Critique : Estiu 1993 (Summer 1993)
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On 18/07/2017 by Nicolas Gilson

Critique : Estiu 1993 (Summer 1993)

Au fil de son premier long-métrage, Carla Simón nous convie à un voyage sensible en nous fondant au ressenti d’une fillette de six ans dont la vie bascule soudainement à la mort de sa mère. Interdite face à une réalité qui soudainement chavire, l’enfant quitte alors Barcelone pour la campagne catalane où son oncle et sa tante prennent soin d’elle comme de leur propre fille. Filmé à la hauteur du regard de l’enfant, ESTIU 1993 nous fond admirablement à son regard pour en épouser la naïveté à jamais mise à mal. Fabuleux.

« Pourquoi est-ce que tu ne cries pas ? »

 

Frida n’a pas le coeur à la fête. Tandis que ses amis participent à l’effervescence de quelque feria où retentissent des feux d’artifice, la fillette est songeuse. « Pourquoi est-ce que tu ne cries pas ? », lui demande un gamin. Elle observe son entourage qui prépare sa valise et met en carton les éléments d’une vie. Elle est mise à l’écart de son propre destin par les conversations chuchotées dont elle est pourtant le sujet central. Les mots sont des armes plus cruelles encore lorsqu’ils mettent à distance. La mort est évoquée par l’absence qu’elle suscite et le comportement pieux dicté à Frida par sa grand-mère qui lui apprend une prière à réciter pour sa mère.

 

La décision est prise de conduire Frida à la campagne, chez le frère de sa mère. Elle y découvre un nouveau monde et y rencontre une nouvelle mère. « Pourquoi est-ce que tu ne cries pas ? », lui demanda naïvement un gamin. La question pourrait une nouvelle fois être formulée, le contexte se dessinant peu à peu. S’offre à l’enfant un nouveau cadre de vie jusqu’alors inconnu ; le monde « sauvage » de la campagne où le contact avec la nature est gage de liberté. Frida n’a que six ans. Elle joue la grande face à sa cousine Anna, plus jeune qu’elle. Elle teste aussi ses limites et celles de ses nouveaux parents.

Notre point de vue est double : nous comprenons la complexité d’une situation qui échappe en grande partie à l’enfant dès lors que son entourage cherche à la protéger de sa propre histoire. Parallèlement, nous découvrons la réalité de Frida à mesure que son entourage l’évoque, écoutant comme elle les conversations chuchotées dont quelques bribes font sens. Nous sommes en 1993, « comment est-il encore possible de mourir de pneumonie » ? Pourquoi diable Frida subit-elle des tests sanguins pour vérifier ce qui l’a déjà été, pour s’assurer de sa bonne santé ? Voilà peut-être pourquoi Frida ne crie pas. Pourtant, elle en a besoin.

 

 

Mis en scène avec grâce et réalisme, ESTIU 1993 laisse à penser (rêver) à TOMBOY de Céline Sciamma comme LE MERAVIGLIE d’Alice Rohrwacher tant il en partage la fougue. C’est que, tout en mettant en scène une fable dont l’épure scénaristique est admirable, Carla Simón parvient à rompre toute hypothèse de représentation tant ses personnages existent. En se plaçant à la hauteur de Frida (extraordinaire Laia Artigas) tout en transcendant sa perception sonore des conversations comme des éléments, elle en saisit l’énergie – comme celle d’Anna (non moins éblouissante Paula Robles) – qui devient ponctuellement un réel électrochoc (notamment lorsqu’elle use de quelques mensonges).

Le voyage est pluriel : la réalisatrice nous invite à nous plonger en enfance, à retrouver l’enfant qui sommeille en nous, pour ouvrir un dialogue sur de réels enjeux sociaux et familiaux – de ce virus dont on tait alors le nom aux silences qu’il est nécessaire de briser. Et si nous comprenons pourquoi Frida ne crie pas, nous nous réjouissons de découvrir, le temps d’un été, son évolution qui, malgré ses brisures, garde une part, joyeuse, de naïveté.

ESTIU 1993
♥♥♥
Réalisation : Carla Simón
Espagne – 2017 – 94 min
Distribution : Cinemien.be
Fable

Berlinale 2017 – Generation
Meilleur premier long-métrage