DATE DE SORTIE : 25 janvier 2017

« La comédie musicale la plus audacieuse vue sur grand écran depuis très longtemps, et, ironiquement, c’est parce qu’elle est extrêmement classique » – Owen Gleiberman, Variety

Damien Chazelle
GENRE : Drame, Comédie
PAYS : Etats-Unis (2016)
LANGUE ORIGINALE : Anglais

Synopsis : Au coeur de Los Angeles, une actrice en devenir prénommée Mia sert des cafés entre deux auditions. De son côté, Sebastian, passionné de jazz, joue du piano dans des clubs miteux pour assurer sa subsistance. Tous deux sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent… Le destin va réunir ces doux rêveurs, mais leur coup de foudre résistera-t-il aux tentations, aux déceptions, et à la vie trépidante d’Hollywood ?

Alexandre Jourdain – Avoir-alire.com
Sans exclusivement s’en remettre à la petite virtuosité avec laquelle il avait mis en scène Whiplash, Damien Chazelle n’en poursuit pas moins ici son obsession pour le jazz et sa logique allégorique. Là où les rythmiques syncopées de la batterie servaient pour son premier film à illustrer les tressautements psychologiques du protagoniste central, la polyrythmie et l’improvisation renvoient cette fois à l’émoi amoureux et à ses sentiments versatiles. Si les puristes du hard bop trouveront sans doute de nouveau à redire musicalement question précision et documentation, les cinéphiles de tous bords ne manqueront pas de noter l’admirable hommage rendu à l’âge d’or hollywoodien tout entier. D’un bout à l’autre, La La Land cherche certes à plaire. Ce qu’à aucun moment toutefois il ne tente de dissimuler sous quelque grandiloquence mal placée ou discours ampoulé. C’est là toute l’essence – simple et optimiste, de prime abord – des comédies musicales à la Stanley Donen, dont le Chantons sous la pluie se retrouve ici ouvertement cité à plusieurs reprises. Reste que prendre La La Land pour une simple association de ce que furent les grands films musicaux hollywoodiens – de Minnelli à Donen en passant par Wise et Hawks – serait une erreur, bien que les ressorts y soient semblables. La composition d’ensemble, qui s’inspire largement du travail accompli par Francis Coppola sur le film Coup de cœur – Chazelle donne souvent à voir Los Angeles tel le Vegas fantasmé par le papa du Parrain  -, surfe sur un avant-gardisme un brin tape-à-l’œil. Ce maniérisme et cette affectation, cependant, demeurent néanmoins les instruments d’une dextérité évidente. Maîtrise technique, artistique – même si Chazelle ne semble pas effrayé par les fautes de goût, entre danse en apesanteur dans le cosmos et balade dans un Paris en carton-pâte -… La La Land multiplie les performances en tous genres – voir les fondus enchaînés à l’ancienne, hypnotiques.

L’introduction dans un embouteillage hivernal paradoxalement chaud – Californie oblige -, où les protagonistes stagnent chacun dans leur voiture en silence, sonne comme l’amorce de Huit et demi. Avant qu’une jeune femme ne sorte de son véhicule et n’arrache chacun à sa léthargie dans une chorégraphie très West Side Story. Ce plan-séquence initial expose toute le dispositif de La La Land, avec d’une part un quotidien harassant, de l’autre son envers métaphorique où toutes les catharsis s’avèrent possibles grâce au chant et à la danse. D’une représentation normalisée – bien qu’idéalisée – et éclairée de toute part, la mise en scène ne conserve plus qu’un seul personnage sous ses projecteurs. Façon alors de renvoyer aux désirs les plus enfouis du protagoniste. Ces allers-retours entre réel et fantasme, présent et passé, réalité chimérique et triste vérité, se révèlent un terrain de jeu sans borne pour Damien Chazelle. A tel point que le réalisateur finit en cours de route par s’embourber là même où il émerveillait peu auparavant – la faute surtout à une affèterie quelque part fétichiste à l’égard du cinéma américain qui finit par tourner en rond. Si le pianiste adorateur de Thelonious Monk interprété par Ryan Gosling et la serveuse se rêvant actrice portée par Emma Stone forment pour cette fois – oublier Gangster Squad et Crazy, stupid, love – un couple à la mesure de l’entreprise de Chazelle, leur interprétation manque d’originalité. Tant et si bien que leurs rôles semblent même parfois interchangeables lorsque l’on songe à quelques-uns de leurs précédents. Il n’empêche, la dichotomie entre Sebastian, le nostalgique d’une époque révolue mais qu’il perpétue jusqu’à la lie, et Mia la rêveuse à sa manière consciente de l’époque qui est la nôtre – plus frileuse lorsqu’il est question de jazz ou de poésie – fait tout le sel de La La Land. C’est même en creux la pierre angulaire du film, qui joue de la collision entre les grands classiques et leur héritage. Malgré quelques paraphrases dès la mi-parcours, La La Land vaut pourtant largement le détour. Ne serait-ce que pour ses installations fantaisistes, sa mise en scène et son optimisme spleenétique. Sans compter cette saisissante habileté à télescoper passé et avenir – voir les plans nocturnes à la Edward Hopper -, ou ce respect immanent pour les figures de proue – quid de la scène de l’Observatoire Griffith tirée de La Fureur de vivre. Une chose est certaine, au bout du compte, l’agréable mélodie centrale composée par Justin Hurwitz risque de vous trotter longtemps dans la tête.