« Moonlight » : un grand bain de souffrance et de jouvence
10Note finale
Avis des lecteurs 10 Avis
5.8

« Moonlight » : un grand bain de souffrance et de jouvence

Avec grâce et fluidité, Barry Jenkins raconte l’apprentissage d’un Noir homosexuel dans un ghetto de Miami.

La beauté qui baigne Moonlight de la première à la dernière image agit comme un révélateur. On peut, au bout de deux ou trois visions, en isoler quelques éléments : la composition des plans de l’opérateur James Laxton, la chorégraphie discrète et rigoureuse des déplacements dans le champ, les mises au point qui rendent incertains l’espace et les couleurs… Mais il faudra attendre d’avoir absorbé l’intensité du film lui-même, de ce temps distordu (cent minutes à l’écran, quinze ans dans la vie des personnages) passé en compagnie de Chiron. Enfant, adolescent, homme, on le verra souffrant et aimant, immédiatement présent par la grâce que la mise en scène de Barry Jenkins rendra proche comme peu de personnages de cinéma l’ont été. La beauté n’est pas ici une lumière éblouissante, c’est un fluide conducteur des émotions, des sensations.

Ecrit pour l’écran par un dramaturge, Tarell McCraney, Moonlight est divisé en trois actes, qui mettent en scène trois moments de la vie de Chiron, interprétés par autant d’acteurs différents. A 9 ans, le petit garçon (Alex Hibbert) vit à Liberty City, une cité de Miami en passe de devenir un ghetto. Sa mère (Naomie Harris), qui travaille, n’est pas assez souvent là pour le protéger du harcèlement constant de ses camarades. En tentant de leur échapper, Chiron – que l’on surnomme Little – se réfugie dans un appartement abandonné où le trouve Juan (Mahershala Ali, découvert dans House of Cards). Grâce à son commerce, ce jeune dealer vit la vie d’un Américain moyen dans une jolie maison où règne la présence maternelle de Paula (Janelle Monae). La nourriture y arrive sur la table avec une régularité ferroviaire.

Si les autres garçons persécutent Little, c’est qu’ils pressentent sa différence, une différence que lui-même ne parvient pas à définir. Et c’est à Juan, qui empoisonne tout le quartier (on est au début de l’épidémie du crack) que revient la tâche de rassurer l’enfant quant à son identité, de lui dire qu’il n’est de toute façon pas un « faggot » (pédé). Ce pourrait être un paradoxe, une grinçante ironie. Devant la caméra de Barry Jenkins, avec les mots de Tarell McCraney, les interprètes font de cet échange un moment d’une extrême douceur, l’un de ces répits qui donneront à l’enfant la force de continuer, comme l’a été une brève conversation avec Kevin (Jaden Piner), le seul de ses condisciples à lui accorder un peu de considération.

Formidable originalité

Or de la force, il lui en faut. Au deuxième chapitre de Moonlight, on retrouve Chiron adolescent (Ashton Sanders), toujours en butte aux insultes et aux coups, face auxquels il est de plus en plus démuni. Juan n’a pas excédé l’espérance de vie des dealers, sa mère ne voit plus en son fils qu’un bailleur de fonds pour entretenir sa dépendance au crack, Chiron est encore plus seul que lorsqu’il était enfant. Et le moment où cette solitude est rompue (sur une plage, au clair de lune) précède de quelques heures le malheur le plus abject.

Ces épisodes paroxystiques façonnent le jeune homme (Trevante Rhodes) que l’on découvre dans la dernière partie de Moonlight. Mais ce garçon est aussi fait de chacun des échanges qu’il a eus tout au long du film, des pauses que la narration s’accorde pour laisser le monde envahir le champ. De Miami, on ne verra que Liberty City et ses abords, et pourtant on sait – par la lumière, par le son – qu’on est sous les tropiques, plus sûrement que si la caméra défilait sous les palmiers, le long des hôtels art déco de Miami Beach. Le plus fugace des personnages est traité avec une attention, un sens des détails qui le rendent unique, fût-il le client désespéré d’un gamin qui vend du crack à un coin de rue.

Le plus fugace des personnages est traité avec une attention, un sens des détails qui le rendent unique

Puisque le premier long-métrage de Barry Jenkins, Medicine for Melancholy, n’a jamais été vu en France depuis sa sortie aux Etats-Unis en 2008 – à l’époque, les critiques américains avaient rattaché le film à la tendance « mumblecore », comédies de mœurs dont les personnages marmonnent –, on ne peut dire si le cinéaste se révèle avec Moonlight, ou s’il faut chercher plus loin les racines de ce talent qui se révèle prodigieux.

Les nominations aux Oscars, le succès en salles du film dans son pays – ce qui ne va pas de soi quand le personnage principal est afro-américain et gay, sans même être « inspiré d’une histoire vraie » – ne doivent pas non plus obscurcir la formidable originalité du film. Barry Jenkins ne doit pas grand-chose aux modèles narratifs hollywoodiens. Sa manière de tirer très légèrement ses images vers l’abstraction (par la géométrie des compositions, la grâce des mouvements, les harmonies chromatiques) le rapproche plus de cinéastes européens, ou asiatiques.

Cette manière aurait pu, tout comme la division du récit en trois actes ou le recours à trois interprètes différents qui passent chacun autant de temps à l’écran, faire verser Moonlight dans le maniérisme. Or, question de passion et de désir, sans doute, jamais film n’a été aussi incarné, sensuel et immédiat.

 

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