« Amin » : Philippe Faucon saisit la pulsation des cœurs
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LE MONDE |  |Par Jacques Mandelbaum

« Amin » : Philippe Faucon saisit la pulsation des cœurs

Le réalisateur s’attache à un homme sénégalais et une femme française, en déshérence affective, qui vont s’aimer.

Emmanuelle Devos et Moustapha Mbengue dans « Amin », de Philippe Faucon.
L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Mine de rien, cela fait bientôt trente ans que ça dure, Philippe Faucon. Si ce n’était le récent succès de Fatima (César du meilleur film 2016), l’œuvre demeurerait gravement sous-estimée eu égard à sa réelle valeur. Elle peut pourtant, à juste titrefaire la fierté du système de soutien français, la liste étant ancienne et longue (René Allio, Paul Vecchiali, Luc Moullet, René Féret…) de ces artisans créateurs qui, sans nécessairement toucher à la gloire, contribuent à la ­richesse esthétique et spirituelle de notre cinéma. Faucon se distingue, quant à lui, par une ­conception de son art touchant à l’épure, un intérêt jamais démenti pour les êtres minorés.

Des jeunes filles en rupture de ban familiale et sentimentale de ses débuts (L’Amour, 1990) aux personnages des communautés venues de l’immigration qui prennent rapidement « la vedette » dans ses films (Samia, 2000), toujours cette même ­justesse, toujours cette même volonté de soustraire les personnages aux idées préconçues et à l’idéologie, toujours cette même sensation, pour le spectateur, que la vie se révèle à la fois plus simple et plus complexe qu’on ne croit.

Faucon, en un mot, naturalise par le cinéma des personnes, des groupes et des situations que de sombres esprits et de mauvaises politiques distordent et caricaturent. Il cueille ses histoires dans la trivialité même de la vie sociale, en resserre l’énigme dans l’espace et le temps, prend à ses acteurs, souvent non professionnels, leur intime pulsation, et fait de chacun de ses films le moment miraculeux d’une possible compréhension des choses et des êtres qui nous semblent a priori étrangers.

Transparence et sobriété

Voyez Amin. Une sorte de moment épidermique. Une rencontre improbable. Une histoire simplissime, encore que complexe en ses ressorts intimes. Amin (Moustapha Mbengue) est un père de famille sénégalais qui est ouvrier dans le bâtiment en France pour rapporter non pas du superflu mais juste le nécessaire au village. On connaît, de l’extérieur, sa vie française, conditionnée par les pratiques des petits ­artisans du métier : jongler en permanence avec les chantiers et avec les équipes, travailler à flux tendu, déborder sur la nuit. Exténuant.

 Lire le portrait (Festival de Cannes 2018) :   Moustapha Mbengue, acteur écartelé

On connaît moins, en revanche, la relation des travailleurs immigrés avec cet arrière-pays qui est le leur. Cela, le film le montre à l’occasion d’un retour occasionnel d’Amin. Une femme combative, qui défend au pays les intérêts de la famille mais lui tient rigueur de la tenir éloignée. Des enfants qu’il ne voit pas grandir. Un frère qui compte sur lui pour monter un business. Toute une communauté suspendue aux dons de ses enfants partis dans cette diaspora laborieuse.

DEUX SOLITUDES S’ÉPANCHENT, SE DÉSIRENT, SE RÉCHAUFFENT, SE CONFIENT, SE RACONTENT. RIEN DE PLUS, RIEN DE MOINS NON PLUS

Ainsi est rendu sensible le poids qui pèse sur cet homme, sa solitude parmi des compagnons de travail souvent aussi solitaires que lui et dont le film esquisse, pour certains d’entre eux, le destin. De cet état des choses, mis en scène avec transparence et ­sobriété, ­insensiblement une ­intrigue prend corps. Retenu pour finir seul un chantier dans une maisonnette de banlieue, Amin, pourtant taiseux et rétif, est d’abord touché par la gentillesse de la propriétaire – Gabrielle (Emmanuelle Devos), une infirmière séparée d’un compagnon qui la harcèle – avant de consentir au rappro­chement qu’elle met, peut-être inconsciemment, en œuvre.

Deux solitudes se sont simplement croisées. Elles s’épanchent, se désirent, se réchauffent, se confient, se racontent. Rien de plus, rien de moins non plus. Deux expériences de vie si dissemblables, deux mondes que l’on voudrait nous faire croire étanches, vont ainsi l’un vers l’autre, exerçant une curiosité bienveillante pour autrui, cédant à l’urgence de défaire une défiance qui oppresse. L’impossibilité même de leur couple – trop tôt pour elle, trop tard pour lui – leur fait une liberté tendrement conquérante, les donne en exemple édifiant qu’il suffit à l’humanité de consentir à elle-même. Ainsi, ce film très ténu, délibérément inabouti, dépositaire d’un simple moment de réconfort amoureux sans visée ni calcul, passe dans le dur paysage environnant comme un très beau souci.

Séance au Cinéma Galeries