« Les Eternels » : périple dans une Chine en mutation
9Note finale

Mathieu Macheret – Le Monde – 27/02/2019

« Les Eternels » : périple dans une Chine en mutation

A 48 ans, le cinéaste Jia Zhang-ke continue d’explorer les bouleversements récents de son pays.

D’aucuns soupçonnent Jia Zhang-ke, 48 ans, d’avoir mis de l’eau dans son vin, au fur et à mesure que le jeune cinéaste enragé des débuts, aux tournages quasi clandestins (Xiao Wu, artisan pickpocket, 1997), est devenu un artiste de renommée mondiale, mais aussi un homme politique (député de sa province natale, le Shanxi), businessman et directeur de festival, occupant une place stratégique dans l’écosystème du cinéma chinois. Ce qui frappe pourtant à chacun de ses nouveaux films, c’est son obstination à creuser un même sillon, remettant inlassablement en perspective les mutations récentes de la Chine contemporaine avec le désarroi affectif des êtres marginalisés. Les Eternels, son dernier film, injustement privé de récompense lors du Festival de Cannes, où il fut présenté en compétition, non seulement persiste dans cette voie, mais fait de la persistance même son propre sujet.

Depuis plus de dix ans, le cinéaste revient systématiquement sur les mêmes événements, auxquels ses films s’arriment comme à des balises historiques. Le premier d’entre eux est le passage à l’an 2000, date qui scelle l’entrée de la Chine dans une ère nouvelle. Constitué de trois parties, Les Eternels s’ouvre en 2001, à l’aube de cette ère, et se déroule sur les dix-huit ans qui nous séparent d’elle, vaste perspective de temps dont il dresse, en quelque sorte, le bilan rétrospectif.

A Datong, dans la province du Shanxi, la population ouvrière est invitée par les autorités à se relocaliser avec son industrie minière dans la province frontalière du Xinjiang, à l’extrême nord-ouest du pays. Ce déplacement ouvre une brèche considérable dans l’économie locale pour la prospérité des réseaux mafieux. Bin (Liao Fan), jeune lieutenant respecté, règne sur une salle de jeux et se hisse à la tête de son clan, au côté de la belle Qiao (formidable Zhao Tao, muse du cinéaste). Ensemble, ils ne forment pas exactement un couple, mais un alliage indéfectible de souveraineté et de prestance qui scintille d’un éclat aveuglant. La ville leur tend les bras (et un juteux marché de promotion immobilière), jusqu’à ce qu’une bande rivale, plus jeune et irrespectueuse des traditions, entreprenne de les renverser. Pris au piège d’une rixe de rue, les deux amants se retrouvent en prison, séparés pour cinq ans.

Après cette brillante entrée en matière, qui invoque à la fois le genre criminel (citations musicales du film The Killer, de John Woo) et la mythologie du « jianghu » (champ sémantique de la marginalité chinoise qui désigne aussi l’univers de la pègre), le film ne cesse plus de changer de peau. Il prend notamment un tour picaresque en décrivant le périple de Qiao, enfin libérée, dans la région des Trois Gorges, décor récurrent du cinéma de Jia Zhang-ke (Dong, Still Life), où la construction d’un barrage monumental a causé des déplacements de population. A la recherche de son amant, Qiao traverse et redécouvre une Chine où les « nouveaux riches » se sont multipliés et les valeurs morales complètement désintégrées.

Au long d’un parcours accidenté, rencontres et mésaventures se déclinent à la faveur de saynètes tour à tour drôles et rêveuses, le film glissant alors en un clin d’œil de la satire féroce à l’errance mélancolique (la rencontre bouleversante de Qiao avec un petit imposteur qui chasse les ovnis). Une dernière partie scelle les retrouvailles à Datong, douze ans plus tard, des deux amants vieillis, brisés par le temps, leurs rêves de jeunesse définitivement derrière eux.

Tel un coup de sonde lancé dans un passé proche, Les Eternelsexplore une question qui résonne tout autant sur le plan historique que sur le plan intime : est-il un affect capable de résister aux outrages du temps ou de se maintenir intact dans l’instabilité du siècle ? Car si la Chine se transforme à vue d’œil et brade tout en faveur de l’économie de marché, ce n’est pas sans répercussion sur l’amour de Bin et Qiao. Le sentiment lui aussi se transforme, se vide de sa force juvénile, se remplit d’amertume et d’incompréhension, sous l’assaut des bouleversements qui reconfigurent le territoire.

« Droiture et loyauté »

Dans une scène magnifique, les anciens amants se retrouvent dans une chambre d’hôtel, un soir d’averse, après cinq ans d’absence : la douloureuse cérémonie d’évitement et de malaise qui s’ensuit, à l’occasion d’un plan-séquence aussi majestueux que désolé, témoigne d’une perte irrémédiable. A mesure que ses héros font l’épreuve douloureuse du temps, dont ils subissent la dureté et les accidents, la mise en scène de Jia Zhang-ke passe par une étonnante variété de registres : d’abord foisonnante de formes et d’énergie, voguant librement entre stylisation et captation brute, elle se dépouille peu à peu, jusqu’à une aridité terminale, comme s’accordant aux différents âges de ses personnages, qui vieillissent, s’usent et prennent peu à peu leurs distances avec le monde.

Pourtant quelque chose de ténu, d’infime, persiste entre Qiao et Bin, à quoi s’attache obstinément la caméra du cinéaste. Une fidélité malgré tout qui dépasse le seul cadre amoureux et trouve son origine dans un proverbe mafieux que les deux amants ont communément échangé au sommet de leur gloire : « droiture et loyauté ». Serment d’une jeunesse sauvage qui résonne encore en un lointain écho dans la Chine tonitruante du nouveau millénaire. Qiao, restant la seule à y croire encore quand tout autour d’elle s’est écroulé, apparaît comme une héroïne d’un autre temps, issue d’une lignée immémoriale, celle des contes et légendes d’autrefois. Son obstination à aimer, son acharnement à vivre selon ses principes, sa fidélité envers un âge incandescent font sans doute des Eternels le film le plus ouvertement romantique de Jia Zhang-ke.

En salle – Cinema Galeries.
VOF sous-titrée français/néerlandais

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