« Barbara » : jeux de miroirs autour de la Dame en noir
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Le Monde – « Barbara » : jeux de miroirs autour de la Dame en noir, Thomas Sotinel, 06.09

                                                        Ci-contre, Brigitte, interprétée par Jeanne Balibar.

 

 

FR //: Le premier plan de Barbara montre le reflet d’un visage de femme sur le couvercle d’un piano. Un peu flou mais immédiatement reconnaissable. Ce jeu d’images ouvre les portes d’un palais des miroirs que Mathieu Amalric et Jeanne Balibar ont construit autour de la figure de la chanteuse, morte il y a vingt ans. Le réalisateur et l’interprète font mine de se perdre entre la fiction d’une biographie filmée et la réalité ­du tournage de celle-ci, alors qu’en réalité, ils conduisent d’une main très sûre le spectateur à travers la vie et l’art de Barbara. Le signe de cette réussite est d’emporter l’adhésion d’un spectateur généralement indifférent à l’artiste.

Jeanne Balibar est à la fois la Dame en noir et Brigitte, une diva exilée qui revient à Paris le temps de jouer le personnage. Le visage reconstruit par des prothèses, elle devient le quasi-sosie de Barbara. Ce qui n’empêche pas Jeanne Balibar d’être Brigitte en portant le masque et de devenir Barbara sans maquillage. Mathieu Amalric se filme lui-même en réalisateur confit en dévotion face à son sujet, pendant que l’équipe technique du film tient ses propres rôles. On ne sait plus trop de quel côté de la caméra on est censé être et le spectateur se retrouve dans la position du visiteur sur un plateau, toujours angoissé à l’idée d’apparaître dans le champ.

Ce jeu, amusant en lui-même, n’est pas gratuit. Il est aussi le moyen de mettre en scène la construction de la figure de Barbara par Monique Serf, la petite fille juive cachée pendant la guerre qui a échappé de peu au néant auquel la promettaient les nazis. L’habile scénario de Philippe Di Folco et de Mathieu Amalric enchâsse de longs moments narratifs dans le jeu des illusions, comme ce concert à Châteauroux, reconstitution aussi sobre qu’exacte.

Barbara est un éloge de la diva, une démonstration qu’il est nécessaire qu’existent des êtres pour qui l’extravagance et l’affectation sont les chemins de la vérité. Elles sont trois dans ce film. Barbara, qui habille sa souffrance essentielle de ses caprices, de ses colères feintes ou réelles ; Brigitte, la comédienne de fiction dont on ne saura pas grand-chose, sauf qu’elle nourrit son aura des plaisirs et des tourments de son personnage ; et Jeanne Balibar elle-même, qui, par moments, semble exécuter des exercices de style dramatiques, à la manière de Barbara interprétant quelques classiques du music-hall d’antan à l’occasion d’une répétition.

Mathieu Amalric fait tenir cet édifice qui défie les lois de la narration à force de confiance : dans son interprète, dont il saisit chaque changement d’état, légèrement souligné par les variations de la texture de l’image ; et dans ses spectateurs. A rebours de la pédagogie souvent étouffante des biographies filmées, Barbara force à fouiller dans ses souvenirs (si l’on est assez vieux) et ses connaissances. C’est, pour un mécréant qui se souvient d’avoir considéré avec méfiance le culte que vouaient certains de ses contemporains à la chanteuse, l’occasion de découvrir une artiste dont la plus belle création reste ce personnage fantastique ici ressuscité, Barbara.

 

 

Brigitte et Yves, interprétés par Jeanne Balibar et Mathieu Amalric

 

 

Réalisation : Mathieu Amalric
France– 2017– 97 min
Distribution : Gaumont
Film dramatique biographique