C’est la madeleine filmique de l’été. Sous l’impulsion du décidément indispensable cinéma Galeries à Bruxelles, Donnie Darko, diamant noir du cinéma indépendant américain, ressort sur les écrans belges dans sa version d’origine mais aussi en un director’s cut inédit chez nous. Réalisé en 2001 par un total inconnu, alors âgé d’à peine 25 ans, le film s’est depuis taillé une place très spéciale au panthéon des oeuvres de genre à même de vous retourner la tête. Ovni retors au confluent du récit d’apprentissage parano, de la science-fiction pure et du thriller psychologique, Donnie Darko n’en finit pas de fasciner, sa médusante structure narrative en ruban de Möbius invitant à des visions répétées comme aux théories les plus folles. Pourquoi le récit particulièrement barré de 28 jours de la vie d’un adolescent perturbé ayant miraculeusement échappé à la mort, et s’intéressant de manière obsessionnelle à la question du voyage dans le temps après qu’un lapin géant lui a annoncé que la fin du monde est proche, résonne-t-il toujours autant, à près de 20 ans de distance? Cinéaste-météore à la trajectoire kamikaze (grand film malade et incompris, son Southland Tales a fait un flop retentissant en 2006 et il n’a rien tourné depuis The Box en 2009), Richard Kelly a accepté de plonger tête la première dans son propre rabbit hole et d’arpenter avec nous les couloirs du temps afin d’approcher au mieux le mystère qui scintille au coeur de son chef-d’oeuvre culte.

Vous n’avez rien tourné depuis dix ans. Donnie Darko est sorti il y a près de 20 ans. Quelle sensation ça fait de revenir défendre ce film devenu incontournable après tout ce temps?

C’est bon d’être de retour, croyez-moi (sourire). Il y a tellement de gens qui sont enthousiastes à l’idée de revoir Donnie Darko sur grand écran. Avant tout, j’essaie de défendre ce film du mieux que je peux. C’est très important pour moi. Parce que, légalement, je n’en contrôle pas les droits. Je sais que certains décideurs financiers souhaitent aujourd’hui continuer à exploiter le film à la manière d’une franchise, et je veux juste m’assurer que, si ça arrive, ce soit fait dans le respect du film et de son esprit. J’ai très mal vécu ce qui s’est passé en 2009 avec cette horrible suite directement sortie en vidéo (le nanar S. Darko, réalisé par Chris Fisher, NDLR), et je voudrais simplement qu’un tel gâchis ne se reproduise pas.

Pourquoi n’avez-vous légalement aucun droit sur le film?

C’est-à-dire que, quand vous avez 25 ans et que vous signez un contrat à Hollywood pour un film qu’on vous laisse réaliser sur la base de votre propre scénario, ce qui n’arrive déjà pour ainsi dire jamais, surtout à un aussi jeune âge, eh bien il ne vous reste plus qu’à dire merci et à ne surtout pas la ramener. Vous n’avez simplement aucun pouvoir décisionnel et aucun droit sur tout ce qui sort de la sphère créative à proprement parler.

Aujourd’hui, le film ressort dans les salles dans sa version originelle mais aussi en director’s cut. À quel point cette seconde version est-elle importante pour vous?

Disons qu’à ceux qui n’ont jamais vu le film, je conseillerais de démarrer avec la version d’origine. Et s’ils veulent ensuite tenter de trouver davantage de réponses à leurs questions, alors c’est bien de se tourner vers la seconde version pour une nouvelle vision. En 2001, j’ai rédigé en parallèle de Donnie Darko certaines pages du bouquin fictif de Roberta Sparrow sur le voyage dans le temps auquel il est fait référence dans le film, The Philosophy of Time Travel. J’avais besoin de savoir ce qu’il y avait dans ce livre qui fascinait tant Donnie. Ce n’est qu’une partie du livre, bien sûr, enfin de ce que j’imagine être ce livre. J’ai donc créé un site Internet où j’ai publié ces pages, lancé un forum de discussion, et les fans hardcore du film sont devenus complètement accros. C’est comme ça qu’a commencé à germer l’idée d’un director’s cut qui intégrerait les pages du livre que j’avais imaginé et certains des éléments développés sur le site. Cette seconde version n’a donc jamais eu pour objectif de remplacer la première, mais plutôt d’en être une sorte de compagnon de route. Comme un extended mix d’une chanson, en quelque sorte (sourire). J’en ai également profité pour rajouter plusieurs scènes pertinentes qui avaient été écartées, et qui étoffent notamment certains personnages secondaires.

Ami imaginaire à l’étrange allure de lapin géant, Frank annonce à Donnie que la fin du monde adviendra dans 28 jours, 6 heures, 42 minutes et 12 secondes.

Si on retourne quasiment 20 ans en arrière: comment en arrive-t-on à écrire un objet comme Donnie Darko? Quel était le point de départ du film?

Le point de départ du film, c’est la lecture d’un article bien réel sur un jeune type de ma ville natale, en Virginie, dont la chambre avait été détruite par un morceau de glace géant tombé de l’aile d’un avion. Il n’était pas chez lui quand ça s’est passé. Mais dieu que c’est perturbant! Si ça m’était arrivé, j’aurais été complètement traumatisé. Dans mon esprit, le morceau de glace est devenu le moteur d’un avion dont on ne parvient pas à retrouver la trace. Tout le film découle de là. Donnie me ressemble sur bien des points et c’est pourquoi j’ai décidé d’en situer l’action à la fin des années 80. C’est l’histoire d’un adolescent qui se lance dans une quête pour tenter de comprendre ce qui s’est vraiment passé. Et cette quête va le conduire sur le chemin d’une série de révélations traumatiques en lien avec la petite communauté au sein de laquelle lui et sa famille évoluent. C’est un film sur la fin de l’innocence, l’hypocrisie, le passage à l’âge adulte, la fin de l’ère reaganienne… Tous ces thèmes flottent étrangement autour du protagoniste et se cristallisent dans une aventure qui se déroulent sur 28 jours, comme un cycle lunaire.

Le film est très critique envers le système éducationnel américain et la vie des suburbs…

Je voulais d’un anti-héros à même de venir bousculer des figures d’autorité farcies de bêtise et de mensonges. Je me souviens d’une dispute que j’ai eue lorsque j’étais ado avec un de mes professeurs au sujet de cette ligne de vie idiote dont les deux pôles extrêmes seraient d’un côté la peur et de l’autre l’amour. Exactement comme Donnie dans le film. Tout ce non-sens de développement personnel prôné par le personnage de Patrick Swayze était en plein boom dans les années 80. Et on voit ce que ça donne aujourd’hui… Je déteste tout ça. C’est absurdement réducteur.

Plusieurs tendances de société épinglées dans vos films n’ont fait que s’intensifier avec les années. C’est vrai s’agissant de cette obsession pour le développement personnel moquée dans Donnie Darko, mais ça l’est aussi de l’idiocratie et de la télé-poubelle dont traite Southland Tales. Ce que vous épingliez parfois dans une forme de caricature satirique est devenu une réalité aujourd’hui…

C’est vrai. En 2006, quand j’ai réalisé Southland Tales, si on m’avait dit que Donald Trump serait un jour élu Président des États-Unis d’Amérique, je n’aurais jamais voulu le croire. C’est tout simplement insensé. Chaque matin, je me réveille en me demandant si tout ça n’était pas juste un rêve. C’est comme si la planète dans son ensemble était coincée dans un mauvais épisode de The Twilight Zone (sourire). En un sens, je crois que c’est ce qui m’a toujours poussé à faire des films: arriver à faire face à la folie du monde. Ça me scie littéralement de constater à quel point la charge satirique de Southland Tales est en-dessous de notre réalité actuelle.

Il y a quelque chose de The Twilight Zone dans chacun de vos films…

Oui, d’ailleurs The Box n’est au fond rien d’autre qu’un long épisode à la Twilight Zone. J’ai toujours essayé de mettre les choses que j’aime dans mes films. Les trois plus grandes influences de mon adolescence ont indéniablement été Steven Spielberg, Robert Zemeckis et James Cameron. Trois faiseurs de blockbusters très intelligents. Et puis est arrivé David Lynch. Twin Peaks a littéralement changé ma vie. Ça m’a retourné la tête comme jamais auparavant. C’est vraiment le moment où je me suis dit: “Ok, je vais aller à Los Angeles et essayer de devenir réalisateur.”

Visuellement, l’influence de James Cameron sur Donnie Darko se marque notamment dans cette espèce de flux qui sort du corps de Jake Gyllenhaal et qui rappelle l’entité extraterrestre de The Abyss

Tout à fait. Même si ce flux a sa propre signification métaphysique en lien avec l’idée de prédestination qui est développée dans le film. Mais oui, clairement, pour son design je me suis inspiré de la créature en forme de tentacule d’eau de The Abyss. C’est l’un de mes films favoris de tous les temps. Je dois dire que les effets spéciaux mis au point par James Cameron dans The Abyss et Terminator 2 restent pour moi aujourd’hui encore parmi les meilleurs à avoir jamais été conçus.

Acteur depuis l’enfance, Jake Gyllenhaal (ici face à Richard Kelly, sur le tournage du film) est en 2001, à 20 ans à peine, la grande révélation de Donnie Darko.

Quant à Twin Peaks, rien que le fait de concevoir le livre de Roberta Sparrow rappelle en soi The Secret Diary of Laura Palmer écrit au début des années 90 par la fille de Lynch en prolongement de la série…

Bien sûr. J’aime que la perception d’une oeuvre puisse être multi-couches. J’aime aussi une certaine dimension “méta” au cinéma. Dans chacun des trois films que j’ai réalisés, il est fait référence à un texte qui en est en quelque sorte la clé. Dans Donnie Darko, il s’agit de ThePhilosophy of Time Travel de Roberta Sparrow. Dans Southland Tales, du scénario de The Power co-écrit par Dwayne Johnson et Sarah Michelle Gellar dans le film. Et dans The Box, du manuel d’exploitation des ressources humaines de la Nasa. Ce sont à chaque fois des références que j’invente pour les besoins du film et qui, en un sens, le légitiment. Mais je fais aussi appel à des oeuvres existantes pour mieux en définir les enjeux: The Destructors de Graham Greene pour Donnie Darko, le Huis clos de Sartre pour The Box… Ce sont des oeuvres qui ont beaucoup compté pour moi, qui m’ont construit en tant qu’individu.

Vos trois films fonctionnent comme un tout très cohérent, avec des éléments très personnels, des thèmes et des obsessions auteuristes qui se répondent d’une oeuvre à l’autre…

Les trois films sont connectés par une certaine logique métaphysique, oui, c’est indéniable. Ils relèvent de trois mondes différents, mais il y a un mécanisme commun qui les relie. Ainsi que des motifs très précis: l’oeil humain, les marées, le cycle de la lune, la fin du monde, l’idée de dimensions multiples…

Comment expliquez-vous que Donnie Darko soit devenu aussi culte au fil du temps?

Au départ, c’était un flop, financièrement parlant. Il faut dire que sortir un film qui parle d’un moteur d’avion s’écrasant sur une maison quelques semaines à peine après le 11 septembre, ce n’était vraiment pas une sinécure (sourire). Les acheteurs ne savaient pas trop quoi en faire, ils le trouvaient trop long et déprimant, voire carrément incohérent. Ça nous a pris plusieurs mois de lutte acharnée pour parvenir à le faire distribuer. J’aime à penser qu’il y a un facteur émotionnel qui explique son succès tardif, que les gens s’identifient profondément au personnage de Donnie. Je crois que la structure du film, son côté grand puzzle malade, plaît et fascine beaucoup également. Plus jeune, je rêvais de devenir architecte. J’ai conçu ce film à la manière d’une maison qu’on a envie d’explorer encore et encore.

Comment envisagez-vous la suite de votre carrière?

(Il prend une grande inspiration) Réaliser des films est le meilleur boulot du monde. Mais ça fait maintenant dix ans que je n’ai rien tourné… Et ça me rend dingue, littéralement. J’ai refusé plusieurs choses parce que je ne veux pas tourner pour de mauvaises raisons. J’ai besoin de réaliser quelque chose de personnel et de consistant. Aujourd’hui, j’ai plusieurs scénarios qui sont écrits et je compte bien les tourner les uns après les autres. Vous allez très bientôt avoir de mes nouvelles, faites-moi confiance (sourire).

Donnie Darko. De Richard Kelly. Avec Jake Gyllenhaal, Drew Barrymore, Patrick Swayze. 2001. 1h53 (version d’origine) ou 2h13 (director’s cut). Ressortie: 24/07. ****(*)

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