Première – Loveless : Le grand Andreï Zviaguintsev radiographie le pays de Vladimir Poutine dans un conte moral d’une noirceur inouïe, Frederic Foubert, 18.09.2017

 

FR : En 2014, l’épopée polyphonique Léviathan a fini d’imposer Andreï Zviaguintsev en formaliste de catégorie A, peintre cruel des mœurs tarées de son pays, aimant à mixer la Bible et Dostoïevski, la série noire et la satire politique, Tarkovski et les pages faits divers. De quoi attendre son nouveau film de pied ferme. Moins touffu, moins fou, mais encore plus sombre et âpre (si possible), Faute d’amour commence comme un remix de Scènes de la vie conjugale dans la périphérie de Moscou (un homme et une femme en instance de divorce tentent de vendre leur appartement au plus vite, parce qu’ils ne peuvent plus passer cinq minutes ensemble sans se hurler dessus) avant de virer au procédural climatique hardcore, quand leur enfant de 12 ans, auquel ils ne prêtent jamais attention, disparait subitement, et que les recherches s’organisent. Le film est tout entier tendu vers le constat glaçant de l’absence d’amour dans la Russie contemporaine, ce terrifiant atavisme qui veut les êtres continuent de se reproduire puis de négliger leur progéniture, pour leur plus grand malheur à tous. Zviaguintsev tisse un écheveau de rapports humains morbides, viciés. Les familles se disloquent, les couples se haïssent, les parents regrettent d’avoir eu des enfants, les enfants regrettent d’être nés. Et que fait la police ? Rien.
Le moraliste russe n’y va pas de main morte. Tout le monde en prend pour son grade, du mari veule engrossant des femmes avant de les larguer, à son ex matérialiste qui a le nez plongé dans son smartphone du matin au soir. Son regard laser démolit tout sur son passage. Certains lui reprocheront sans doute d’être lui-même « loveless » (titre international du film) vis-à-vis de ces personnages. Sans amour ? Oui, peut-être, parfois. Sauf qu’il y a ce plan sublime, insensé, d’un gamin tapi dans le noir, qui retient ses larmes en écoutant ses parents manquer de se foutre sur la gueule dans la pièce d’à côté. Une image exceptionnelle, où l’empathie du cinéaste inonde soudain l’écran. Puis d’autres plans encore, magiques eux aussi, ces exaltations de la nature qui ponctuent le film, une symphonie d’eaux stagnantes et d’arbres morts, de chemins boueux et de brume s’abattant sur un paysage de ruines. Des tableaux comme des coups de massue, pas grand-chose à l’horizon, sinon la neige qui tombe à l’infini. A-t-on déjà eu plus froid que devant ce film-là ?